• marie-amelie

Il n'est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va...




Cette citation de Sénèque a pris tout son sens lors de la première course de la saison, la Plastimo Lorient Mini 6.50. Une course de 215 milles nautiques qui a mené la flotte des Minis de l'archipel des Glénan à l'Ile d'Yeu.


Dimanche 14 avril, 10h, Seb et moi contournons la bouée A2, la première bouée de la passe Ouest de Lorient. Juste avant la bouée, j’ai affalé mon code 5 et pris un ris dans la grand-voile pour pouvoir remonter plus facilement au près jusqu’à la ligne d’arrivée dans les 20 nœuds de vent de ce dimanche matin bien gris. Cette dernière remontée est difficile. Je manque de peu la bouée A4. Je suis fatiguée et je n’ai presque plus le courage de tirer sur mes bouts.


Je dis à Seb que je n’en peux plus, que j’en ai marre, que je pense qu’on est dernier et que ça m’énerve. Il m'encourage avec une petite tape dans le dos : « Allé Marie, on y est presque! »


Sur la ligne d’arrivée, un zodiac nous attend. Je reconnais son pilote Germain et je m’inquiète du nombre de bateaux derrière nous. Il m’apprend qu’il en reste un mais me rassure en disant que tout le paquet devant moi n’est vraiment pas loin, que je ne suis pas complètement à la rue.


Je peste. Je n’ai jamais été aussi mal classée. Je suis fatiguée et je n’arrive pas trop à faire la part des choses. J’essaie quand même d’en rire un peu avec Seb mais au fond de moi je râle. 😠



Une fois un pied posé sur la terre ferme, il m’a bien fallu quelques bières, beaucoup d’heures de sommeil, un bon steak-frites et une crêpe au chocolat pour reprendre du poil de la bête et ne pas me laisser abattre par mes pensées moroses. Pensées que j’ai ruminées pendant 2 jours avant de me rendre compte que l’objectif de cette course était finalement atteint : embarquer un professionnel du son pour réaliser un documentaire sonore.


Seb est journaliste et je lui avais proposé d’embarquer en immersion lors d’une course afin de réaliser un reportage radiophonique. L’idée était qu’un novice embarque, découvre ce sport, capte les sons de la mer, fasse part de ses étonnements et produise un documentaire sonore. Son reportage sera diffusé dans l’émission Transversales sur La Première dans quelques mois.


En me lançant dans le projet Mini, un ancien Ministe m’avait conseillé de me fixer un objectif clair dès le début et de le maintenir jusqu’au bout de mon projet. Il avait ajouté : cet objectif, c’est ce qui va te permettre de ne pas te mettre dans le rouge sur les courses. A l’époque je n’avais pas trop compris le sens de sa remarque. Je me disais que c’était pourtant pas compliqué de se fixer un objectif et de s’y tenir.


L’objectif que je me suis fixée à l'époque ressemblait à ceci : apprendre à naviguer, m’aligner au départ de la Mini-Transat 2019 et arriver en Martinique. Pas vraiment d’objectif de performance si ce n’est de me préparer sérieusement et de faire du mieux que je peux avec mes compétences et celles de mon bateau pour arriver devant les copains. D’ailleurs, cet objectif a guidé le choix de mon bateau : j’ai opté pour un bateau d’ancienne génération qui ne peut techniquement pas aller plus vite que les nouveaux Minis. Mais je me suis prise au jeu de la gagne. La compétition, ça a un côté ludique qui me pousse à apprendre, à ne plus faire d’erreurs, à optimiser mon bateau. Et puis, ce côté course m'amène à mieux naviguer et donc à traverser l’Atlantique en ayant une meilleure maîtrise de son bateau. C’est rassurant.



Et donc, lors de cette première course de la saison, malgré le fait que j’étais à la manœuvre en solitaire alors que les autres équipages étaient en double, j’ai voulu jouer la performance en plus de réaliser un chouette reportage. Je n’ai donc pas beaucoup dormi. Encore moins qu’en solitaire car j’étais plus à l’écoute des besoins de Seb qui n’avait jamais mis les pieds sur un bateau que de mes propres besoins.


Et cela s’est ressenti sur ma navigation en fin de course. En arrivant à l’île d’Yeu, je n’ai pas vu la grosse bulle de vent qui s’annonçait devant nous. Mais j'ai par contre bien vu les petits copains qui glissaient sur l’eau aux abords de l’île alors que nous étions à l'arrêt sur l'eau, 2 milles au sud, avec les voiles qui claquent. Leur vitesse sur l’AIS ne mentait pas… Aïe aïe aïe.



Une fois passé Yeu vers minuit, j’entame la remontée vers Lorient qui s'annonce bien musclée. 25 nœuds de vent, à 120°-130° du vent. Ça va décoiffer ! Sauf qu’avec 3-4 heures de sommeil en 1,5 jour, je ne réfléchis plus très bien. J’ai déjà pris un ris dans la grand-voile et 1 ris dans le solent. Lomig file à 9 nœuds de vitesse. Je trouve ça top moi! Mais devant moi, je vois les feux blancs des copains qui s’éloignent. Et derrière, des feux verts qui me rattrapent. Je fais l’autruche. Je fais semblant de ne pas comprendre que je dois me bouger les fesses pour mettre une voile d’avant. Je n’ai pas de le courage.





Je visualise la manœuvre : ramener le tanguon du bon côté du bateau (évidemment je n’ai pas anticipé et je n'ai pas pensé à le ramener du bon côté avant de contourner Yeu quand le bateau était encore bien plat), prendre un 2ème ris dans la grand-voile, sortir mon gennaker sur le pont, l’amener sur l’avant du bateau et le préparer, sortir le tanguon devant le bateau, hisser le gennaker, abattre légèrement, le dérouler, le gonfler, reloffer. Je n’ai vraiment pas le courage. Je vais dormir 5 minutes histoire de reprendre des forces. A l'intérieur, je trouve une petite place pas loin de Seb. Je ferme les yeux, emmitouflée dans ma veste et ma brassière. Le réveil sonne après 5 minutes et je remonte sur le pont. Je me motive.



Il me faudra bien 30 minutes pour réaliser cette manœuvre. Au large, le sommeil en moins, tout prend plus de temps... Finalement, Lomig bondit, part à l’assaut des vagues et commence à chanter (quand il va vite, la quille vibre et un bruit sifflant s’échappe du fond du bateau).


Ça va vite, très vite. De ma jeune mémoire de Ministe, je n’ai pas l’impression d’avoir déjà ressenti cela. Je n’ose pas lâcher la barre. J’ai l’impression que le bateau va planter dans chaque vague. Mais ça le fait. Au bout d’un quart d’heure, je commence à comprendre comment ça fonctionne et je pousse des cris de plaisir. C’est dingue ce bateau ! Deux pêcheurs passent pas loin du bateau. Je me dis qu’on est quand même des fous à avancer si vite dans la nuit noire avec des pêcheurs dans le secteur.


Seb dort toujours. Le vent faiblit un peu. Il va falloir retirer le gennaker et mettre le code 5, une voile un peu plus grande que le gennaker. Je ne sais pas comment je trouve la force de faire cette manœuvre mais contrairement à celle décrite ci-dessus, ça passe comme dans du beurre. Je pense que la perspective d’une bonne douche chaude et d’une longue sieste réparatrice m’a redonné un petit coup de fouet. Ça sent la fin!


Sous code 5, ça devient compliqué de mettre le pilote automatique et je ne peux vraiment plus lâcher la barre. Impossible donc d’aller dormir. Après deux départs au tas où le bateau se couche sur l'eau, j’affale mon code 5 pour souffler un peu et reprendre des forces. Puis je le remets pour les derniers 20 milles de la course. Vous connaissez la fin.



A l'heure du bilan, je me rends compte que j'ai mis la barre un peu trop haut. Je ne pouvais pas et emmener un novice à bord, et réaliser un documentaire, et en même temps bien performer sur l'eau. Cette prise de conscience, elle est arrivée quand j’ai reçu un message de Seb quelques jours après la course me demandant quand est-ce qu’on repartait... Et ça, c’est la plus belle satisfaction : avoir pu partager ma passion avec quelqu’un qui ne la connaissait pas et qu'il accroche à cette drogue puissante qu’on appelle le large.


Je n’ai jamais autant avancé à tâtons dans ma vie que depuis que j’ai commencé à faire du Mini : je teste des trucs, je me plante, j’adapte et j’apprends. Et apprendre, c'est bien l'objectif principal de cette aventure. 😊


Le récit de Seb et quelques extraits sonores de la course sont à découvrir ici : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_deux-jours-et-deux-nuits-au-large-toutes-voiles-dehors-avec-la-skippeuse-belge-marie-amelie-lenaerts?id=10200433


Petit glossaire pour ceux qui connaissent moins la voile


Abattre : Passer d'une allure à une autre en s'écartant du lit du vent. Contraire de loffer.

Noeud : Unité de vitesse égale à un mille à l'heure (1 mille nautique = 1 852 m)

Prendre un ris : Réduire la voile

Solent : voile d'avant

Code 5 et gennaker : autres voiles d'avant

Affaler : contraire de hisser une voile


  • iTunes - White Circle
  • SoundCloud - Cercle blanc
  • Facebook - White Circle
  • Instagram - Cercle blanc

© 2019 Marins d'audace 
© Photos de Christophe Breschi